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Interview de Catherine VADON à L’Internaute en Avril 2007

Voir également la fiche Voyage « Mission océanographique sur le requin-baleine  »

"Les requins possèdent un sixième sens"

Catherine Vadon nous fait part d'un constat alarmant sur la situation des requins dans le monde. Spécialiste du milieu marin, elle explique les raisons d'un mythe et l'importance des requins pour l'équilibre des écosystèmes.

 

Pourquoi avoir choisi ce titre "Requins, entre peur et connaissance" ? Pensez-vous que la peur des requins dans l'opinion publique soit dûe à une méconnaissance de ces animaux ?

Certainement. Cet ouvrage présente le requin "dans tous ses états" : ses caractéristiques zoologiques, son rôle essentiel dans l'équilibre des écosystèmes marins, les mythes qu'il inspire, les utilisations traditionnelles, la surexploitation qui met en danger la survie de plusieurs espèces, et enfin les principales actions de préservation. Car on ne peut pas parler de préservation si l'on ne dispose pas des connaissances nécessaires à la compréhension de cet animal. Aujourd'hui, un enjeu majeur pour la protection des requins réside certainement dans la modification de l'image encore trop répandue de "mangeurs d'hommes" qui leur est attribuée. Quelle émotion, toute légitime, suscite la disparition d'un surfeur dûe à un requin, mais quelle indifférence accompagne celle de la mort de 100 millions, ou plus, de ces animaux chaque année dans le monde ! Puisse cet ouvrage contribuer à modifier le regard porté sur ces animaux et à sensibiliser l'opinion à la "cause requin" !

 

Pouvez-vous nous parler des différentes campagnes d'observation que vous avez effectuées sur les requins ?

J'ai participé à plusieurs campagnes océanographiques avec le Muséum National d'Histoire Naturelle et réalisé beaucoup de plongées en Nouvelle-Calédonie, en mer Rouge, et en Indonésie. Mes premières campagnes en Nouvelle-Calédonie ont été très marquantes. Les premières plongées dans le lagon pour voir mes premiers requins pointes-noires ont été particulièrement saisissantes.

 

Pouvez-vous nous décrire en quoi la biologie du requin en fait un redoutable prédateur ?

Une panoplie de sens aiguisés rend les requins très performants dans la détection des proies. Ils possèdent une sorte de sixième sens, nommé électrolocation, qui leur confère une sensibilité aux champs électriques émis par tout organisme présent dans leur environnement. Ils en reçoivent les signaux par l'intermédiaire d'une série de minuscules pores qui parsèment leur tête et leur museau, les "ampoules de Lorenzin". Grâce à ces organes, les requins parviennent à repérer leurs proies avant même de les voir ou de les sentir ! Ainsi le grand requin marteau parvient, en balançant son étrange tête au-dessus du fond tel un détecteur de métaux, à localiser des raies entièrement enfouies dans le sable. Le corps des requins est recouvert de millions de petits denticules qui protègent la peau de l'abrasion et qui facilitent l'écoulement de l'eau le long du corps, ce qui favorise l'hydrodynamisme et réduit les bruits de déplacement.

 

Quels adjectifs correspondent le mieux au requin ?

Il serait bien difficile de décrire cet animal en quelques adjectifs, étant donné la grande diversité de ce groupe, constitué par quelque 500 espèces connues ! Ils vivent dans tous les océans, de la côte jusqu'à plus de 3 000 mètres de profondeur, de l'Arctique aux îles subantarctiques. Certaines espèces pénètrent même dans les eaux douces. Ils mesurent de 18 mètres (le requin baleine) à une vingtaine de centimètres (le requin elfe), et 50 % des espèces mesure moins d'un mètre ! Si la plupart sont des carnassiers, quelques-uns, parmi les plus gros d'ailleurs, se nourrissent de plancton. Toutefois s'il fallait attribuer un dénominateur commun à tous ces animaux, je parlerai de leur vulnérabilité face aux dégâts provoqués par notre monde moderne dans le milieu marin.

 

Quelles sont les menaces qui pèsent sur cette espèce ?

La surpêche essentiellement, les pollutions marines également. Jamais la pêche des requins ne s'est déroulée, comme au cours de ces dernières années, en une telle extermination massive de ces animaux. Ce soi-disant "mangeur d'hommes", que l'on massacre aujourd'hui par millions pour le réduire en potage ou pour se parer de ses dents, ne sillonnera plus les océans si l'actuel phénomène d'extermination programmé à son encontre n'est pas rapidement enrayé. En Chine, où la consommation des ailerons sous forme de soupe fait partie d'une tradition culinaire, la demande est toujours croissante. A la suite du boom économique asiatique des années 1990, ce plat est devenue un signe d'aisance financière de la classe moyenne chinoise. Cette forte demande de nageoires de requin a eu pour effet de développer la pratique indigne du finning qui consiste à sectionner les nageoires des requins, parfois encore vivants, et à rejeter les corps à l'eau... A peine 3% du poids de l'animal sont utilisés ! Les requins subissent de plus les ravages des pêches "accessoires" et notamment des immenses filets dérivants, destinés à la pêche du thon ou de l'espadon. Il faut savoir que les caractéristiques biologiques des requins leur laissent peu de chances de survie : ils sont tués plus vite qu'ils ne peuvent se reproduire. Une femelle de grand blanc, par exemple, n'est sexuellement mature qu'à l'âge de 10 ans, pour une taille de 4-5 mètres et, à l'issue d'une gestation de 18 mois, ne met au monde qu'un à trois petits.

 

Existe-t-il des campagnes publiques de défense des requins auxquelles les internautes pourraient prendre part ?

L'association Longitude 181 Nature, qui mène d'actives campagnes de sensibilisation pour la protection des requins et le respect de l'environnement marin, a largement contribué à l'inscription des requins en espèces protégées et à l'interdiction de leur pêche pour leurs ailerons en Polynésie française. Shark Alliance est une coalition de plus d'une vingtaine d'ONG agissant pour la conservation et la restauration des populations de requins en tentant de faire évoluer la politique commune de la pêche de l'Union Européenne. L' APECS (Association Pour l'Etude et la Conservation des Sélaciens), affiliée à l'European Elasmobranch Association, réunit de nouvelles données pour un programme de conservation du requin pèlerin. De nombreuses autres actions sont en cours.

 

Quelles sont les espèces protégées ?

Importante ressource de nourriture et de revenus pour de nombreuses communautés dans le monde, les populations de requins demandent d'être gérées avec soin. L'Afrique du sud, les Etats-Unis, le Brésil, le Costa Rica, le Canada, l'Union européenne... interdisent aujourd'hui le découpage des nageoires de requins. Beaucoup d'entre-eux interdisent également le débarquement d'ailerons désolidarisés du corps. D'autre part, les migrations réalisées par un grand nombre d'espèces, traversant les frontières officielles, compliquent ces politiques de gestion qui pourtant exigent une coopération internationale. Les contrôles nécessaires à l'application des accords existants sont souvent coûteux et les territoires concernés immenses, laissant la porte ouverte à bien des abus... Dans l'ouvrage "Requins, entre peur et connaissance" est indiquée la liste rouge UICN des requins menacés, d'après l'International Union for Conservation of Nature and Natural Resources. Sur les quelque 500 espèces de requins actuellement recensées, près de 70% sont menacées, une dizaine en danger critique d'extinction ! Seules trois espèces de requins sont inscrites à l'annexe II de la CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées), identifiant les espèces vulnérables dont le commerce est réglementé : le grand blanc, le requin pèlerin et le requin baleine.

 

Quelles sont les symboliques du requin dans les différents pays où cette espèce est présente ?

Dans la vision occidentale où l'homme cherche à domestiquer la nature, le requin est considéré comme un être nuisible à asservir, voire à supprimer. Mais dans la vision de certaines populations océaniennes et africaines, vivant en symbiose avec la mer, le requin a un rôle social et appartient à la sphère du sacré. Divinité ou incarnation de l'esprit des ancêtres, le requin est vénéré et inspire le respect. Dans de nombreuses îles d'Océanie, comme aux îles Tonga, on en pratique une pêche rituelle. Le requin y est appelé Hina, du nom d'une déesse demeurant dans la lune, héroïne des mythologies du Pacifique. Il est capturé, en quantités modérées, au nœud coulant, le nœud étant assimilé à une couronne de fleurs. Chez différentes populations côtières d'Afrique de l'ouest, des masques sculptés figurant de grands requins symbolisent les esprits des eaux, d'où les populations tirent une grande partie de leur subsistance. Il s'agit d'entretenir le contact avec ces esprits dont l'hostilité exposerait à de terribles dangers. Malheureusement, toutes ces traditions sont en train de s'évanouir.